Œuvres complètes bilingues de Pèire Cardenal

XXVIII
Ab votz d'angel...

(Sirventes. )
- vers 1229 -
( Sirventès )

I

Ab votz d'angel, lengu'esperta, non bléza,
Ab motz sotils, plans plus c'obra d'englés,
Ben assetatz, ben ditz e sens repréza,
Miels escoutatz, ses tossir, que aprés,
Ab plans, sanglotz, mostran la vía
De Jhesu-Crist, que quex deuría
Tener, com el per nos la volc tenér.
Van prezican com puescam Dieu vezér...

1

Avec une voix d'ange, langue experte, prononciation parfaite,
avec des mots subtils, plus fins que toile anglaise,
bien placés, bien dits et sans reprise,
et mieux écoutés, sans tousser, qu'ils ne sont entendus,
avec des gémissements, des sanglots, ils montrent la voie
de Jésus-Christ, celle que chacun devrait suivre,
comme il voulut la suivre pour nous.
Ils vont prêchant comment nous pourrons voir Dieu...

II

Si non, con il, mangem la bona freza
E-l mortairol si batut c'o-l begues,
E-l gras sabrier de galina pageza
E, d'autra part, jove jusvert ab bles,
E vin qui millior non poiría,
Don Franses plus leu s'enebría.
S'ab bel vieure, vestir, manjar, jazer
Conquer hom Dieu, be-l poden conquerer

2

Nous ne mangeons pas, comme eux, la bonne fraise de veau
avec le coulis si bien battu qu'on le boirait,
et le bouilli gras de poule de pays ,
et le verjus frais avec des blettes,
sans oublier un vin qui ne pourrait être meilleur,
puisque c'est celui dont le Français s'enivre le plus vite.
Mais si vivre, se vêtir, manger et dormir de belle façon
permet de conquérir Dieu, alors, ils peuvent vraiment le conquérir

III

Aissi con cil que bevon la serveza
E manjo-l pan de juel e de regres,
E-l bro del gras buou lur fai gran fereza
Et onchura d'oli non volon ges,
Ni peis fresc gras de pescaría,
Ni broet ni salsa que fría.
Per qu'ieu conseil qui 'n Dieu a son esper
C'ab lurs condutz passe, qui 'n pot aver.

3

aussi bien que ceux qui boivent la cervoise
et mangent le pain d'ivraie et de son,
et auxquels le bouillon gras fait grande répugnance
et qui ne veulent point d'assaisonnement à l'huile,
ni de poisson frais et gras de vivier,
ni de brouet ni de sauce mitonnée !
C'est pourquoi je conseille à qui met son espoir en Dieu
de ne s'alimenter qu'avec leurs victuailles, s'il peut en obtenir.

IV

Religïos fon, li premieir', enpreza
Per gent que treu ni bruida non volgues,
Mas jacopin apres manjar n'an queza,
Ans desputan del vin, cals mieillers es,
Et an de plaitz cort establía
Et es Vaudes qui-ls ne desvía;
E los secretz d'ome volon saber
Per tal que miels si puescan far temer.

4

Le premier ordre religieux fut fondé par des gens
qui ne souhaitaient ni tracas ni bruit,
mais les jacobins, après manger, ne gardent pas le silence,
au contraire ils disputent pour savoir quel vin est le meilleur.
Ils ont aussi établi un tribunal
et il est Vaudois celui qui les en détourne;
car ils veulent savoir les secrets de chacun
afin de mieux se faire craindre.

V

Esperitals non es la lur paubreza:
Gardan lo lor prenon so que mieus es.
Per mols gonels, tescutz de lan' engleza,
Laisson selis, car trop aspre lur es.
Ni parton ges lur draparía
Aissi com sains Martins fazía:
Mas almornas, de c'om sol sostener
La paura gent, volon totas aver.

5

Leur pauvreté n'est pas de l'ordre de l'esprit ,
car, gardant ce qui est à eux ils prennent ce qui est à moi.
Pour de molles tuniques, tissées en laine anglaise,
ils laissent le cilice qui leur est trop pénible.
Et ils ne partagent point leur vêtement
comme le faisait saint Martin :
bien au contraire, les aumônes, par lesquelles d'ordinaire
on soutient les pauvres, ils veulent toutes les avoir pour eux.

VI

Ab prims vestirs, amples, ab capa teza,
D'un camelin d'estiu, d'invern espes,
Ab prims caussatz - solatz a la francesa
Can fai gran freg - de fin cuer marselhes,
Ben ferm liatz per maïstría,
Car mal lïars es grans follía,
Van prezicant, ab lur sotil saber,
Qu'en Dieu servir metam cor e aver.

6

Avec des vêtements légers et amples, à la chape bien étalée,
en camelot l'été, plus épais en hiver,
avec de légères chaussures en fin cuir marseillais
- aux semelles à la française pour le très grand froid -
bien solidement lacées, de main de maître,
(car lacer de travers est grande sottise),
ils vont, prêchant, avec leur subtil savoir,
que nous mettions à servir Dieu notre coeur et notre avoir.

VII

S'ieu fos maritz, mot agra gran fereza
C'oms desbraiatz lonc ma moiller segues,
Qu'ellas e il an faudas d'un' ampleza
E fuoc ab grais fort leumen s'es enpres.
De beguinas re no-us diría:
Tals es turgua que fructifía,
Tals miracles fan, aiso sai per ver:
De sainz paires saint podon esser l'er.

7

Si j'étais mari, j'aurais bien grande frayeur
de voir un homme sans braies s'asseoir près de ma femme,
car elles et eux ont jupes de même ampleur
et le feu, avec la graisse, s'allume très facilement.
Quant aux béguines je ne pourrais rien vous en dire,
telle qui était stérile, la voilà qui porte fruit.
Mais de tels miracles, ils les font, je le sais en vérité:
de pères saints, saints peuvent être les héritiers.


NOTES: Très virulente satire contre les Dominicains dont on sait le rôle qu'ils ont joué dans la Croisade contre les Albigeois. Ils sont ici dénommés sous leur appellation populaire de "Jacobins" qui leur vient de leur établissement à Paris en 1218 dans l'hospice des pélerins de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Texte souvent choisi pour figurer dans les anthologies.
Texte faisant partie des "Tròces causits" (voir Bibliographie)
 

NOTES DE C.E. WHITEHEAD : Dans ces vers P.C. s'amuse un peu d'infécondité des beguinas qui produit même 'des fruits' (c'est-à-dire, les béguines, mais, d'après Hill et Bergin, le mot beguinas veut dire les soeurs religieuses de l'ordre Dominicain; veuillez voire, s.v.p, Raymond T. Hill et Thomas G. Bergin, 1973, Anthology of the Provençal Troubadours, 2 [Yale University Press; isbn = 0-300-01405-8]: 68). Pour la plupart du sirventes bien-sûr P.C. se moque des Dominicains, mais à la fin du sirventes le ton de ses vers s'est changé un peu, et le troubadour nous explique que tout-cela qu'il a bafoué est néanmoins miracle provenant des 'pères saints', ce qui nous suggère un point de vue qui est à la fois critique mais acceptant des changements dans sa vie à l'époque des Jacobins, et cela nous indique, d'après quelqu'uns, que le troubadour a accédé à une offre de mariage. C'est intéressant aussi que P.C. parle plus tôt dans ce sirventes: des Jacobins qui "Ni parton ges lur draparia/Aissi com sains Martins fazia" ('lls ne partagent guère leurs vêtements [capes? du clergé] comme a fait le Saint Martin'). * Il faut remarquer aussi que, en tout cas, dans ces vers, P.C. se distingue bien-sûr au moins un peu des "Vaudes", et enfin sa foi nous paraît très semblable à celle des Catholiques -- par exemple, dans le sirventes, "Un estribot farai, que er mot maistratz", il nous dit qu'il croit à la Trinité:
Qu'ieu ai en Dieu crezensa que fon de maire natz,
D'una santa pieusela, per que.l mons es salvatz.
E es paire e fils e santa trinitatz,
E es tres personas e una unitatz.

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