Œuvres complètes bilingues de Pèire Cardenal

XXV
Tot farai una demanda

(Sirventes. )
- entre 1250 et 1273 -
( Sirventès )

I

Tot farai una demanda
A cui qui respondre vuèilla:
Si avers ni terra granda
A negun home aónda
Qu'ieu vei los plus rics e-ls plus granz
Que tolon cent milía aitanz
Quez aquill qe non an rénda.

1

Je ne ferai qu'une seule demande
à quiconque voudra y répondre:
Fortune ou grande terre
cela est-ce suffisant à nul homme?
Car je vois les plus riches et les plus grands
qui volent cent milliers de fois autant
que ceux qui n'ont pas de revenu.

II

Non vueil esser reis d'Irlanda
Per tal qu'ieu emble ni tueilla
Castel ni tor ni baranda,
Ni que l'autra gen confonda.
Qui pert Dieu per autrui avanz
Ni s'arma per autrui bezanz,
Razos es que mal l'en prenda.

2

Je ne veux pas être roi d'Irlande
si c'est pour enlever et voler
château, tour ou rempart
et ruiner les autres gens.
Celui qui perd Dieu pour gagner des remparts
et s'arme pour avoir les besants d'autrui,
il est bien légitime que mal lui en prenne.

III

Razos vol e dretz comanda
Que qui semena que cueilla:
Cal que semensa qu'espanda,
Aital frug coven que tonda.
E qui fai los enueis ni-ls danz,
Sertz sía que al autre lanz
Penra dan, can que atenda.

3

La Raison veut et le Droit commande
que celui qui sème cueille :
quelque semence qu'il épande,
pareil fruit il convient qu'il récolte.
Et celui qui cause chagrins et dommages,
il peut être certain que c'est lui, au prochain coup de la fortune,
qui éprouvera du dommage, aussi longtemps qu'il doive attendre.

IV

Tal n'i a qui non garanda
Mas son voler, cui que dueilla.
Mentre que porta garlanda
Ez es gais ab testa blonda,
Gieta por lo joi de mil anz
Por estar un pauc en bobanz:
Per qu'es razos que deissenda.

4

Il en est tel qui ne considère que son bon vouloir,
quel que soit celui qu'il afflige.
Tandis qu'il porte guirlande
et qu'il est gai avec sa tête blonde,
il gaspille le bien-être de mille ans
pour un moment de faste :
aussi est-il juste qu'il déchoie.

V

Non cre que-l genz alamanda
Seinhor tolledor acueilla,
Ni que mal parta vïanda
Ni que per manjar s'esconda,
Ni que sía dezeretanz
Ni que dezeret los enfanz,
Ni que conduch lai revenda.

5

Je ne crois pas que la nation allemande
accueille facilement un seigneur voleur
qui partage de mauvaise grâce sa nourriture
et qui se cache pour manger,
un véritable spoliateur
qui dépossède les enfants,
et qui revende honteusement les vivres.

VI

Tals cuida far gentils enfanz
Que-ls fai renoviers e truanz,
Tolledors, plens de rozenda.

6

Tel croit faire de nobles enfants
qui les fait usuriers et gueux,
voleurs, pleins de rapine.


NOTES: Un sirventès de portée générale pour fustiger l'avidité des puissants.
La datation - hypothétique - (entre 1250 et 1273) correspond à un long interrègne en Allemagne. Dans la strophe 5 P.C. appelle peut-être les Allemands à repousser un candidat à l'empire.
 
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