Œuvres complètes bilingues de Pèire Cardenal

XXXIII
Tan vei lo segle cobeitos

(Sirventes. )
- vers 1215 - 1224 -
( Sirventès )

I

Tan vei lo segle cobeitos
Plen de maleza e d'engan,
Que ges lo paire en l'enfan
No-s pot fizar-denguns d'abdós.
Per qu'ieu n'estauc tan consirós
Qu'a penas en puesc nuil ben dir,
Si doncx non volía mentir:
Per qu'ieu volgra c'autre monz fós.

1

Je vois le siècle si cupide,
plein de méchanceté et de fausseté,
que le père ne peut tout simplement pas
se fier à son enfant et inversement.
C'est pourquoi je m'en trouve si soucieux
car il m'est très difficile d'en dire quelque bien,
si du moins je ne voulais mentir :
que ne vivons-nous en un monde différent!

II

Tan son li orde envejos,
Plen d'erguelh e de mal talan
Que, per sert, mais sabon d'engan
Que raubadors ni mals cussos.
E si podon parlar ab vos
De ren que-us queran de non dir,
Non lur o poires escrimir
Plus que s'eras fraire abdos.

2

Les "ordres" sont si envieux,
pleins d'orgueil et de mauvais sentiments
que certainement ils savent plus de tromperie
que larron ou méchant coquin.
Et s'ils peuvent parler avec vous
d'une affaire qui doit être tenue secrète,
vous ne pourrez la leur arracher
pas plus que si, tous deux, vous étiez frères.

III

Per deniers trobares perdos
Ab lor, s'aves fach malestan;
E ezuriers sebeliran
Per aver, tan son cobeitos,
Mas ges lo paubre sofrachos
Nuil temps non er a sebelir,
Ni vezitar ni acuillir,
Si non era pozestados.

3

Contre deniers, auprès d'eux, vous trouverez toutes indulgences
si vous avez commis une mauvaise action..
Pour de l'argent, tant ils sont cupides,
ils enseveliront des usuriers,
mais le pauvre nécessiteux, lui,
ce ne sera jamais le moment de l'ensevelir,
ni de le visiter, ni de bien l'accueillir,
à moins qu'il n'ait été puissant.

IV

E d'aco baston lor maizos
E belz vergiers a l'ombr' estan;
Mas ges li Turc ni li Persan
Non creiran Dieu per lur sermos
Qu'il lur fassan, car paoros
Son de passar con de morir,
E aman mais de sai bastir
Que lai conquerre los fellos.

4

Et avec cela ils bâtissent leurs maisons
avec de beaux vergers exposés à l'ombre.
Mais ni les Turcs ni les Persans
ne croiront jamais en Dieu avec les sermons
qu'ils pourraient leur faire, car, de traverser la mer,
ils en ont aussi peur que de mourir;
et ils aiment mieux bâtir par ici
que là-bas conquérir les infidèles.

V

En aital orde dos botos
Non daría ni lo pres d'un gan
Qu'il non fan mas querre tot l'an
De que compran de bons peissos,
Blancx pans e bons vins saboros,
E volon caudament vestir
Que-l fretz non los puesqu' envazir.
Dieu plagues de lur orde fos

5

Pour pareil ordre je ne donnerais pas deux boutons
ni la valeur d'un gant :
car ils ne font que mendier toute l'année
de quoi acheter de bons poissons,
des pains blancs et de bons vins savoureux
et ils veulent chaudement se vêtir
de façon que le froid ne puisse les atteindre.
Qu'il plaise à Dieu que je sois de leur ordre ...

VI

Sol que fos ma salvatïos
Mas tan paucx en vei assantir
Que aco me fai refrezir:
Per qu'eu d'els non soi talentos.

6

... si cela doit ouvrir la voie mon salut.
Mais j'en vois si peu devenir saints
que cela refroidit mon zèle:
aussi ne suis-je plus guère enclin à les rejoindre.


NOTES: Sirventès surtout dirigé contre les ordre "mendiants" qui étaient à l'époque: les Carmes, les Franciscains, les Dominicains, les Augustins.
Peut-être faut-il exclure de la satire les Franciscains ( jugement favorable de P.C. dans LX-Mon chantar... ? ) mais sûrement pas les Dominicains (voir XXVIII-Ab votz d'angel...)
 
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